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BILLET DE CHLORATE DU MOIS D'AVRIL 2005

Le platane a du tronc

J'étais là et je peux vous dire qu'il a été bien dur, le platane. Pourtant, ses bourgeons étaient tendres. Au printemps, les troncs restent durs et ils gardent la propriété, remarquable, d'enfoncer les tôles de Renault et de faire pousser les airbags à toute vitesse comme les champignons géants de L'Etoile mystérieuse . Si vous avez lu Tintin , vous voyez de quoi je parle. Sinon, lisez-le et non seulement vous verrez de quoi je parle, mais vous en saurez beaucoup plus sur l'Être-au-monde de l'Anthropos dans les conditions psychosociologiques et éthiques où il doit advenir. Tintin est une admirable réduction phénoménologique.
C'est d'ailleurs le principe de la BD : on fait passer l'homme de trois à deux dimensions et on en sait automatiquement bien plus sur l'animal. Rien de tel que le dessin, le coloriage et la bulle. J 'ai souvent conseillé à des psychiatres de ne mettre que des Tintin dans leurs salles d'attente, et dans leurs consultations, de garder un peu de retard, pas trop, juste le temps pour un patient qui a commencé un album de ne pas pouvoir le finir. C'est un peu enrageant, mais les thérapies marchent beaucoup mieux. On se sent en mouvement. On a commencé quelque chose. C'est parti !

Le platane, lui, il était bien là, avec son gros tronc bien dur. Ce jour-là, c'était une belle berline, du genre que j'ai toujours eu envie d'avoir. Elle était arrivée, la berline. Pas là où elle voulait, mais elle était arrivée. Et les pompiers. Heureusement, il n'y avait pas de morts, comme la semaine dernière. La semaine passée, c'était une Rolls-Royce Phantom : pliée, avec tout ce qu'il y avait dedans. On n'a pas voulu en parler dans les médias, vu les occupants et d'où ils venaient. C'était sur la même route, mais le platane d'avant. Quinze jours avant, une moto qui allait au circuit du Castellet : un mort, avec le platane d'après.

Alors, sans avoir pris son café, Monsieur le Maire est venu. Il a considéré la route, le platane, celui d'après, celui d'avant et tous les autres. Il a considéré les pompiers, la voiture avec sa fumée, ses écoulements, ses airbags et ses passagers secoués. Ne voulant pas céder à l'émotion, il a réfléchi (c'est un décideur). Alors, il a compris. Donc, il a bien fait de réfléchir. Il a compris que les platanes étaient meurtriers. Meurtriers depuis trois cents ans. Ce n'est pas une petite histoire. Dans le mois qui a suivi, il les a tous fait raser : 153. Ils sont partis à l'incinération des déchets verts : c'est bien, c'est écologique. Ensuite, pour la sécurité, il a fait élargir cette route toute droite. Désormais, quand on roule en toute sécurité avec son régulateur de vitesse, on a une vue imprenable sur les champs de vigne et les collines de part et d'autre pendant un peu plus de trois quarts de minute. C'est quand même pas mal. En plus, sur cette route en plein été, on est bien au frais avec la climatisation de l'habitacle.

Rien de tel que le bon sens.

 
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