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La revue "Hypnose & Thérapies brèves"
 

 
  In memoriam, Dr Hercule Chlorate (1915 - 2016)
 
 

Le coeur serré, je dois vous annoncer le décès du grand Hercule Chlorate à l'âge de 101 ans, le 19 mars 2016, fête de Saint Joseph auquel il était très attaché. Il est mort paisiblement et, comme on dit, « avec toute sa tête », entouré de sa nombreuse famille, dans son mas du Revest (Var).

Les lecteurs de ce site avaient déjà remarqué que les billets qu'ils voulait bien nous accorder s'espaçaient, le dernier remontant à 2011 ; nous avions laissé sa page ouverte par respect pour lui, mais, vu son grand âge, nous n'avions guère l'illusion qu'il pourrait en reprendre l'écriture.

Suivant son désir, ses funérailles le 24 mars ont été chantées en latin et en grégorien suivant le rit de S. Pie V dans sa paroisse S. Christophe par le TRP Abbé Jean Lebondissant de l'abbaye Notre-Dame d'Espérance (Vaucluse), accompagné d'une douzaine de ses moines bénédictins, en présence de Mgr l'Evêque de Fréjus-Toulon. Il voulait cette liturgie antique qui remonte au VI° siècle, parce qu'elle l'inscrivait humblement, lui, le pauvre Hercule, dans la suite des mil cinq cents ans de générations humaines qui, en mourant, l'avaient précédé dans le même rituel d'adoration silencieuse et craignante de Dieu. Dans cette église du XVII° siècle, elle était pour lui la seule concevable. Il ne se reconnaissait pas dans la liturgie post-conciliaire, « plus jeune que lui » et surtout « horriblement bavarde ».

Sa dernière et pressante recommandation avait été que ses funérailles ne soient pas l'occasion d'un « happening » festif, avec éloge obligé du défunt, mais que l'on y prie Dieu pour le salut de son âme, le pardon de ses péchés commis au long de sa vie, que lui soient évités, absolument, l'enfer et, si possible, le purgatoire et que Dieu, son véritable amour, lui ouvre la porte de Son Paradis, même si ce n'était que celle de la cuisine de celui-ci. Car il était comme ça, Chlorate, pieux, et il l'avait été toute sa vie.

L'assistance était si nombreuse qu'il avait fallu installer un écran géant sur la place du village. Cette foule était composée, outre sa famille, des villageois (notamment ses copains de chasse, de chorale, de pétanque, du bistrot, des deux coopératives, vinicole et oléicole) et de fermiers des environs. On remarquait aussi quelques médecins, quelques infirmières, libéraux ou hospitaliers. On remarquait surtout un très grand nombre d'inconnus de toutes les conditions sociales ; c'étaient des anciens patients (j'en ai reconnu plusieurs). Un touriste qui passait par là, surpris par l'affluence, interroge une femme en larmes, sale, d'une laideur répugnante parce que le visage défiguré par des interventions ratées : « Quelle est cette star qu'on enterre ? » ; la pauvresse lui répond : « On n'a pas besoin d'être une star pour être aimé. »

Le plus surprenant est que, dans toute cette assistance, on ne notait aucune des personnalités de l'hypnose médicale : aucune de la Confédération Francophone d'Hypnose et de Thérapies Brèves (CFHTB), aucune de la Fondation Erickson (Phoenix, Arizona, USA), aucune des Instituts Erickson de France et de l'étranger. Pourtant, Hercule Chlorate est probablement celui qui, après et avec le psychiatre américain Milton H. Erickson, a le plus contribué à faire reconnaître l'hypnose médicale dans le monde entier, démythifiant une pratique efficace qu'on croyait apparentée à la magie ou l'ésotérisme, démontrant scientifiquement dans d'innombrables expériences qu'elle est un phénomène normal et utilisable thérapeutiquement, ; il a ainsi apporté un soulagement inespéré à des millions de gens douloureux, anxieux, déprimés.

Pourquoi donc personne du monde de l'hypnose n'est-il présent à son enterrement, celui d'un disciple et surtout ami - voire, par moments, maître, tant il lui a inspiré de travaux - de Milton H. Erickson ? Il y a un mystère dans la vie de Chlorate : trente, quarante ans de recherches intensives avec Erickson et d'autres, aux Etats-Unis et en France, et puis, tout d'un coup, il entre dans le silence : il se pose dans sa campagne du Revest et n'en bouge plus. Même du temps de ses recherches dans le Michigan, et plus tard à Phoenix, malgré l'abondance de leurs échanges oraux et épistolaires, Erickson n'a jamais parlé de Chlorate. Aucune trace de Chlorate dans la littérature scientifique, ni alors, ni depuis. Pourquoi ? Pourquoi cet immense silence ? Il faudra bien un jour qu'un historien des sciences se penche sur cette énigme.

Ce n'est que dans les vingt-cinq dernières années de sa vie que j'ai connu Hercule Chlorate. Une rencontre par hasard à la foire aux plants d'Ollioules, par un fort mistral de printemps désagréablement froid. Il marchandait son achat, je ne le trouvais pas sympathique et le lui ai dit. Nous nous sommes engueulés sous les yeux étonnés de la marchande et cela a fini par un pastis au bistrot. J'ai horreur du pastis mais n'ai pas pu refuser, puis il m'a emmené chez lui. Nous nous sommes retrouvés à l'ombre d'un grand rosier, devant le paisible lac du Revest. Il m'a demandé ce que je faisais, je lui ai parlé d'hypnose. Il a cligné des yeux, comme si je lui parlais de quelque chose de désagréable, et nous a servi un deuxième pastis. Au troisième, est arrivé le nom d'Erickson. Et là, tout a commencé. Nous ne nous sommes plus quittés. Toutes les semaines, nous nous voyions, tantôt chez lui, tantôt chez moi (pour que je puisse boire mon rosé et non plus son pastis). Quand c'était chez lui, c'était assis. Quand il venait à La Ferrane, c'était en marchant. Il ne pouvait pas s'empêcher d'inspecter ma propriété. Par exemple, tout en me parlant d'Erickson, il me glissait des critiques sur ma taille des oliviers qui n'était pas bonne ou sur les mouches qui les avaient déjà attaqués, qu'il fallait que j'y remédie et qu'il m'apporterait le bon médicament. Je n'apprenais pas seulement l'hypnose, ses techniques, la thérapie brève, Erickson et ce qu'il appelait « sa foutue personnalité », les mouvements d'idées des années 30-80 aux Etats-Unis avec Palo Alto, les Haley, Rossi, Satir et autres sur lesquels j'avais écrit des livres.

Il me donnait des conseils pratiques pour ma consultation. Je lui soumettais des cas difficiles auxquels il répondait de façon lapidaire, abrupte, incompréhensible ; j'en restais confus plusieurs jours, jusqu'à ce que je me retrouve devant le patient, et là, cela devenait lumineux et se révélait terriblement efficace. Bizarre - cela me revenait, je l'avais lu autrefois - : Erickson faisait, lui aussi, de semblables réponses énigmatiques à des élèves empêtrés dans des cas compliqués, les leur résolvant ainsi d'un coup sans qu'ils y comprennent quoi que ce soit sur le moment.

Hercule Chlorate râlait volontiers, mais il était bon. J'avais planté un champ de cinq cents pieds de lavande que j'étais fier de lui montrer, mais j'ai pris une douche froide : « Ce n'est pas le bon endroit ; elles n'auront pas assez de lumière ! », et il est reparti dans une digression sur les maudits cactus de l'Arizona qu'il n'appréciait pas non plus. N'empêche. Trois ans de suite, il est venu les photographier à la floraison de juin, au moment de la splendide explosion bleue-violette du champ, et je recevais ensuite un petit paquet de cinquante cartes postales tirées de ses photos : « Cela vous fera des cartes de voux pour la nouvelle année ; rien de tel pendant l'hiver ! Elles grandissent ! » Puis il s'est arrêté parce qu'elles étaient devenues adultes.

Quand il me regardait, il me regardait au fond. J'étais liquéfié et me sentais plus léger, meilleur. Mais c'était furtif. Sa pudeur le faisait repartir aussitôt dans d'autres histoires, romarins, Arizona, vigne, hypnose, amandiers, thérapie brève. Il se faisait du souci pour moi. Il trouvait que je travaillais trop, que je ne soignais pas assez mon hygiène de vie : « Méfie-toi ! Les anxieux sont contagieux ! » Il me racontait toutes sortes d'histoires pour me faire comprendre que je pouvais avoir de meilleurs résultats en thérapie si je me fatiguais moins en consultation. C'était réconfortant, mais son insistance sur le sujet me faisait penser que, peut-être, il parlait de son expérience personnelle. Et si ces propos d'allure anodine, ses conseils banals d'un vieux à un jeune, avaient un rapport avec sa retraite brutale et précoce au Revest, avec son long silence depuis, avec la disparition totale des traces de ses innombrables échanges avec Erickson

Ce soir du 24 mars, Hercule repose au cimetière tranquille du Revest. Il n'a pas voulu être incinéré : « Je ne suis pas un déchet et je ne suis pas Hindou ; j'attends la résurrection de la chair ; pour mes proches, le deuil va bien durer trois ans : c'est le temps pour les vers de faire leur travail ; laissons faire Dieu et la nature ; n'allons pas plus vite que la musique ; respectons le rythme. » Il a voulu deux cyprès sur sa tombe, un de chaque côté, car « chez nous en Provence, un cyprès, c'est la mort, et deux, c'est la vie. » La municipalité a accepté.

Ce soir du 24 mars, je rentre à La Ferrane et je me sers un whisky que ma femme trouve trop tassé. Elle a raison, et j'en veux déjà un deuxième. En allant reprendre des glaçons, je me heurte dans la cuisine à quatre gros cartons qui ne qui n'étaient pas là le matin et ne sont pas en bon état. Sur le côté du premier que je vois, est écrit au feutre bleu : « HC III », et sur les autres « HC II », « HC IV », « HC I ». C'est Chlorate qui m'a envoyé tout ça avant de mourir et il n'en avait rien dit. Plein de gratitude, j'oublie les glaçons et j'attrape HC I. Sur le dessus, une enveloppe collée avec la mention : « Pour Dominique » ; à l'intérieur, quelques lignes : « Voici tout ce que vous vouliez. J'espère que vous aurez la sagesse de ne rien en faire. Maintenant que je suis mort et face à mon Créateur, je peux bien vous dire que je vous aime. Ne m'oubliez pas dans vos prières. Je vous lègue ma débroussailleuse forestière. Elle a un bon moteur, elle est solide. Elle, on peut lui faire confiance. On viendra vous l'apporter. » Signé : « Votre toujours dévoué, Hercule ».

Plein d'espoir, j'ouvre HC I. Ce sont des documents largement périmés de la coopérative de Solliès sur le traitement de la mouche des oliviers, des publicités d'entreprises spécialisées dans la production d'essence de lavande ou l'adoucissement de l'eau, des catalogues d'engins agricoles, des vieux Paris Match avec tantôt Brigitte Bardot en couverture, tantôt le Général De Gaulle (attentat du Petit Clamart). L'exploration rapide des autres cartons me cause la même déception : des vieux magazines, des vieilles publicités : « Et pourquoi pas Le Chasseur français ? » Je me sers un deuxième whisky. Je suis épuisé, Chlorate m'a épuisé : « Pas bien, ce que tu me fais, tu as beau être mort, je t'ai aimé, ce n'est pas bien, ta blague. »

Un peu pompette, déjà, j'attrape le vieux Paris Match avec Bardot : pp 5-7, photo pleine page de Chlorate et Erickson avec John F. Kennedy intitulée : L'hypnose, une page nouvelle et pleine d'espoir de la médecine. Un Time Magazine de cinq avant a fait sa couverture de ces deux-là ensemble : « Et s'il était possible que la psychothérapie ne dure pas des années ? » Complètement excité, je brasse tout ce que je peux dans les cartons. Enterrées sous les masses de prospectus, je découvre des centaines de lettres, les unes à l'en-tête de « Milton H. Erickson, MD » et dont je reconnais la signature en bas, les autres d'Hercule, des copies écrites d'un ton plus familier « Cher ami » », « Mon vieux pote », « Très cher faux-frère », « Dis donc, Milton. ». Une correspondance de pas loin de quarante ans. On y parle clinique, recherche, phénomènes hypnotiques (catalepsie, lévitation, hallucinations, régression en âge et autres), psychothérapie, psychanalyse, découvertes scientifiques et techniques mais aussi agriculture, jardinage, deuils, naissances, éducation des enfants, amitiés, cuisine, physique, philosophie, et même religion et foi chrétienne. Les mots, les thèmes, les dates, les engueulades (ils vont parfois très loin !) et les manifestations d'amitié défilent, innombrables. Assommé, je prends un troisième whisky et je vais me coucher. J'ai maintenant un gros problème.

Pendant deux mois, je n'ose plus toucher aux quatre cartons. Je les maudis. Ils encombrent le salon dont on ne peut plus faire le ménage. Je me cogne sans arrêt dessus. Synthétiser tout cela n'est pas à ma portée : trop de matériel, trop lourd. Il faut que je trouve un spécialiste, un véritable historien dont c'est le métier de compulser, trier, classer et hiérarchiser des documents pour en dévoiler l'intelligibilité. Mais Chlorate m'a donné son trésor en « espérant que j'aurai la sagesse de ne rien en faire » !

Alors, je décide de tout oublier des paradoxes énervants d'Hercule et de m'intéresser à sa débroussailleuse. Elle démarre immédiatement, ronronne et avec elle, en deux jours, je nettoie trois hectares de la forêt de La Ferrane, qui, à présent, est toute propre. C'était si facile, si simple, si efficace ! Je pense en riant à tous ces devis exorbitants que j'avais reçus d'entreprises de débroussaillage depuis des années. Triomphe : problème résolu en me passant de toutes ces tentatives de solutions qui me créaient des problèmes financiers pires ! Merci, Hercule.

Le soir même, en rentrant de la forêt, je mets les cartons à la cave. Le lendemain, à la paroisse, je demande des messes pour le repos de l'âme d'Hercule, puisqu'il m'avait demandé de prier pour lui. En sortant de l'église, je décide d'écrire une esquisse de la vie de Chlorate, telle que je l'ai comprise, telle qu'il me l'a racontée lors de nos entretiens, tantôt chez lui, tantôt chez moi. Je réprimerai soigneusement toute curiosité d'aller voir dans les cartons s'ils confirment ou infirment les propos de Chlorate. Je laisse ces cartons aux générations ultérieures. Ainsi, au moins moi, j'aurai eu la « sagesse de ne rien en faire ». Peut-être plus tard, un professeur d'histoire, un chercheur de documents rares, voudra s'y plonger. Ou bien, ils finiront à la déchetterie.

C'est cette esquisse de la vie d'Hercule Chlorate que je vais tenter d'écrire en plusieurs chapitres successifs dans les semaines et mois qui viennent et qui occuperont la place des merveilleux billets qu'il nous livrait sur ce site de son vivant.

Priez pour lui.

Dominique MEGGLE.

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